La salle de presse Municipales 2026 : regard croisé sur les bourgs ruraux

Municipales 2026 : regard croisé sur les bourgs ruraux

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À un an de la présidentielle, les municipales de 2026 s’annoncent comme un scrutin charnière, révélateur de l’état réel du paysage politique français. Rendez-vous chaque semaine sur le média "Conférence" pour découvrir les contenus originaux produits par celles et ceux qui font Sciences Po, que nous vous invitons à utiliser librement (licence CC-BY-ND).

Vous retrouverez des articles de fond s'appuyant sur des travaux de recherche et les enquêtes les plus récentes, ainsi que la série spéciale "Regards croisés sur les municipales" qui confronte l'analyse d'un chercheur ou d'une chercheuse sur une problématique spécifique à cette élection à une enquête de terrain réalisée par un étudiant ou une étudiante journaliste. Seront ainsi abordés les thèmes de l'abstention, des enjeux écologiques, du monde rural, ou encore du vote RN.

Aperçu de cette série spéciale "Regards croisés" avec l'article du directeur de recherche à l'INRAE Julian Mischi pour ce premier volet consacré aux bourgs ruraux. 

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Julian Mischi, sociologue et auteur de Des élus en campagne (Presses de Sciences Po, 2025), propose une analyse des transformations sociales et politiques qui traversent ces localités au coeur des municipales 2026. Retrouvez ici le reportage croisé de notre étudiante Lola Pineau sur la commune de Moncoutant-sur-Sèvre.

Les campagnes françaises ne se composent pas seulement de petits villages d’origine agricole. Elles comportent également des petites villes, qui concentrent emploi et services, et rassemblent une population majoritairement issue des classes populaires. Dans ces bourgs de quelques milliers d’habitants, contrairement aux villages moins peuplés, les scrutins municipaux sont conflictuels : ils mettent aux prises plusieurs listes de candidats. Dans l’ouvrage Des élus en campagne, j’analyse l’histoire des luttes pour le pouvoir local dans trois petites villes rurales de Bourgogne façonnées par l’industrialisation. Les élections municipales constituent un observatoire privilégié pour saisir les mutations sociales et politiques de ce type de bourgs ouvriers.

Des bourgs en déclin

Pôles d’attractivité au sein des campagnes, des bourgs se sont développés à partir du milieu du xixe siècle avec l’établissement d’entreprises, d’administrations et de commerces. Mais leurs dynamiques de développement s’enraillent à partir de la fin XXe siècle. Beaucoup de petites villes rurales voient leur activité économique régresser dès les années 1960-1970 puis leur nombre d’habitants diminuer à partir des années 1980-1990. Ce déclin touche durement les bourgs industriels, dont la population s’appauvrit, les entreprises et les commerces ferment. Leurs habitants sont aussi confrontés au retrait de l’État et des services publics, à l’image des disparitions de gares ou de bureaux de poste. Le cœur des localités est particulièrement touché : les locaux désaffectés se multiplient, et les ruelles aux façades condamnées font partie du nouveau paysage urbain.

Les évolutions sont bien sûr contrastées. Alors que des petites villes situées sur les littoraux ou à proximité de métropoles peuvent connaître un certain dynamisme, les bourgs ruraux à caractère industriel cumulent les difficultés socio-économiques. À l’image des trois communes enquêtées (Saint-Florentin et Brienon-sur-Armançon dans l’Yonne, Venarey-les-Laumes en Côte d’Or), ces petites villes rurales et ouvrières sont nombreuses dans le Centre-Est, mais on les retrouve partout en France. 

Dans ces bourgs, la désindustrialisation ne provoque pas forcément un déclin de la composante ouvrière de la population. Au contraire, il peut même la renforcer en entraînant surtout le départ des cadres et des techniciens. Certes les grandes entreprises ferment, mais la majorité de la population reste affectée à des tâches manuelles et subordonnées. Les femmes sont nombreuses dans les services mais aussi dans l’agroalimentaire, tandis que les hommes, en plus du secteur industriel, sont employés dans la logistique et le transport. Les ouvriers travaillent davantage dans des petites unités de production ainsi qu’à l’extérieur de leur commune, sous la menace constante de la disparition de leur emploi. Avec la multiplication des contrats courts, les parcours des ouvriers sont de plus en plus discontinus : leur rapport au temps et donc au politique s’en trouve profondément affecté, au détriment de leur possible implication dans la vie municipale. Alors que les cafés ferment et que les lieux de travail sont de moins en moins partagés, les sociabilités populaires de « ceux qui restent » se restructurent dans les espaces privés.

Croissance de l’abstention et de l’extrême-droite

Les bouleversements socio-économiques des bourgs ruraux s’accompagnent d’une transformation du comportement électoral de leur population. Dans les trois communes de notre enquête, l’abstention électorale augmente fortement depuis les années 2000 alors qu’elle reste plus faible dans les villages des environs. La désaffection des électeurs touche désormais les scrutins municipaux, jusqu’ici épargnés, même s’ils sont davantage investis dans les territoires ruraux que dans les grandes villes. 

Les petites villes rurales se singularisent par une croissance des votes en faveur de l’extrême droite, force politique électoralement dominante dans les trois communes. Dans ces territoires, comme souvent ailleurs, le Front National (FN) devenu Rassemblement National (RN) reste néanmoins peu organisé en tant que parti. La puissance de son audience électorale aux scrutins nationaux et européens contraste avec sa faiblesse militante et sa difficulté à investir les élections locales. Il s’agit d’une constance : sur l’ensemble de la France, les réseaux militants du RN sont fragiles, sa puissance municipale relativement réduite et ses supports associatifs faibles. Suite au scrutin de 2020, ce parti ne dirige que 16 municipalités sur toute la France, bien loin du poids électoral qu’il a acquis lors des scrutins nationaux. 

Si des réseaux locaux favorables à l’extrême droite existent dans les campagnes, ils sont surtout informels et reposent sur des relations amicales nouées dans le cadre d’activités de loisir (chasse, pêche, pétanque) et au sein de lieux de passage (cafés, boutiques d’artisans). Certains agriculteurs cultivent cependant cette affinité politique au sein de la Coordination Rurale. Mais dans les petites villes peu de sympathisants sont militants et en mesure de constituer des listes soutenues par le RN lors des élections municipales. Le cas de l’Yonne est emblématique. Depuis les années 1990, il s’agit de l’un des départements les plus favorables à l’extrême droite, qui y est hégémonique depuis le début des années 2020 : Marine Le Pen est en tête aux élections présidentielles de 2022 et les trois députés du département élus en 2024 appartiennent à son parti. Mais celui-ci ne dirige aucune municipalité dans ce département rural et ouvrier et ne compte aucun représentant au conseil territorial. Cependant, dans toute la France rurale, la conquête récente de nombreux sièges de députés peut servir de base à une implantation par « le haut » dans les petites villes. Le RN peut en effet s’appuyer sur un nouveau personnel d’attachés parlementaires ainsi que de transfuges issus de la droite classique pour contrebalancer la faiblesse de ses soutiens militants locaux. 

Une gauche qui se coupe de ses liens populaires

La forte audience du parti d’extrême droite dans les bourgs ruraux est à mettre en relation avec les difficultés que rencontre la gauche lorsqu’elle cherche à constituer des relais militants dans les zones rurales. Cette perte d’ancrage renvoie notamment à la fragilisation du syndicalisme, une matrice essentielle à l’engagement politique des classes populaires aux côtés des partis de gauche. Historiquement, les candidats ouvriers aux élections municipales se recrutent en effet surtout parmi les leaders syndicalistes des principales entreprises locales. 

Le déclin des grosses entreprises et des services publics tarit les instances de formation et les viviers de recrutement de ces candidats ouvriers. En proie à des difficultés au travail (répression syndicale, menace sur l’emploi, dégradation des conditions de travail), les syndicalistes délaissent l’engagement dans la vie politique pour recentrer leur action sur la défense de leur activité professionnelle. Lorsque des restructurations industrielles les contraignent à travailler en dehors de la commune, ils perdent le prestige associé à leur visibilité locale. La remise en cause de la superposition des lieux de travail et de résidence, à l’origine de sociabilités populaires, fragilise le militantisme ouvrier. On travaille de moins en moins où l’on vit et où l’on vote. L’aura des syndicalistes pâtit en outre de leur impuissance à empêcher les fermetures d’usine, lorsqu’ils n’en sont pas ouvertement jugés responsables par une partie de la population locale, qui peut également les accuser d’entraver l’implantation de nouveaux établissements.

La participation des syndicalistes ouvriers à la vie politique locale est d’autant plus compliquée qu’ils trouvent moins leur place au sein des partis de gauche, désormais essentiellement animés par des classes moyennes diplômées. Les forces de gauche sont surtout portées par une petite bourgeoisie culturelle, notamment par une génération d’enseignants aux origines populaires, venus s’installer dans ces communes dans les années 1960-1970. Outre le développement des établissements scolaires pendant cette période, les politiques publiques culturelles durant les années 1980 ont favorisé leur implication dans l’espace local, à travers la création d’associations et de structures municipales (bibliothèques, centres d’animation socioculturels). Le retrait de l’État depuis les années 2000 fragilise la reproduction sociale et l’engagement municipal de ces classes moyennes du pôle culturel, dont le style de vie tend à se distancier de celui des milieux populaires. 

Dans certaines communes, leur faiblesse numérique constitue un frein au renouvellement de la gauche. C’est ce que l’on peut observer à Saint-Florentin où l’ensemble des professions intermédiaires, cadres et professions intellectuelles supérieures ne forment que 14 % de la population communale (contre une moyenne nationale de 43 %). Certains enseignants et d’autres fonctionnaires ne résident plus sur place, mais viennent chaque jour travailler dans la commune, et leurs relations avec la population locale s’en trouvent modifiées. Leurs possibilités d’alliance avec la population du quartier d’habitat collectif et les syndicalistes ouvriers sont affaiblies. Parfois, les réseaux de gauche peuvent être relancés par l’arrivée de retraités, mais ces derniers souffrent alors d’un manque d’ancrage local lorsqu’ils se présentent aux élections locales.

Le poids des compétences et de l’exclusion politique

Si les élus de gauche se recrutent fréquemment parmi les fonctionnaires, les animateurs des listes orientées à droite sont plus souvent des cadres du privé et des dirigeants d’entreprises. Dans les deux cas, ces élus peuvent se prévaloir de compétences, acquises scolairement et professionnellement, utiles dans l’exercice du pouvoir local. Leur parcours d’ascension sociale au sein des classes moyennes et supérieures a nourri chez eux une légitimité à prendre en charge les affaires de la collectivité, un sentiment de compétence qui fait défaut aux classes populaires.

Les maires mobilisent des connaissances spécifiques, en particulier dans le domaine de la gestion administrative et du développement local, qui dérivent de leurs activités professionnelles. 

Ils doivent faire face au désengagement de l’État et la baisse de sa dotation globale, qui les obligent à des négociations régulières avec les services de l’Etat et à la recherche incessante de subventions. Cette professionnalisation du métier politique local découle aussi du développement de l’intercommunalité, qui transfère le centre du pouvoir vers une structure technocratique à la faible légitimité démocratique. Les enjeux intercommunaux, peu évoqués lors des campagnes municipales, sont difficilement appropriables par les populations. Ces dynamiques favorisent les profils de professionnels de la politique pour l’accès aux plus hautes fonctions municipales dans les petites villes, car leurs maires, cumulant les mandats, se retrouvent souvent à la tête des intercommunalités en zone rurale.

 La professionnalisation des élus s’accompagne de la diffusion d’une conception de plus en plus standardisée et dépolitisée des politiques publiques locales. Après la période des années 1970 qui était propice à la politisation des enjeux municipaux et à l’accession d’élus du parti socialiste ou du parti communiste à la tête des communes, les formations politiques délaissent peu à peu le travail programmatique sur les questions locales. Indépendamment de leur parti, les élus ruraux partagent la même préoccupation concernant l’attractivité et de la compétitivité de leur commune. La France insoumise (LFI) et, à un degré moindre, Les Écologistes (LE), ont relancé une réflexion stratégique sur le rôle des municipalités, mais ces deux forces, implantées dans les grandes agglomérations, sont peu présentes dans les territoires ruraux.

Un décalage social et politique grandissant entre la population et les maires

Les élites sociales des bourgs constituent leurs élites politiques. Cela n’est pas nouveau comme me montre notre étude sociohistorique des mutations des notabilités rurales depuis le début du xxe siècle. Mais les élites économiques et culturelles des bourgs industriels se sont réduites dans la dernière période : les maires sont aujourd’hui bien moins entourés au sein de leur conseil par des pairs leur ressemblant. La paupérisation des populations locales et la faiblesse des classes moyennes ne rendent que plus saillante la singularité de leur profil social, en termes de diplôme ou d’aisance économique. Leurs relais dans la population sont de moins en moins assurés par des catégories intermédiaires, en particulier par des artisans et commerçants, dont la présence locale décline. Du fait des mutations du capitalisme industriel, les dirigeants d’établissement ne sont que de passages sur les sites de production, lors de missions courtes. Souvent, ils vivent, avec leur famille, dans les grandes agglomérations, là où se trouvent les sièges des entreprises et les écoles souhaitées pour leurs enfants. Le vivier de recrutement des élites municipales de droite a donc également tendance à se réduire. 

La distance sociale entre les élus et leurs administrés se double depuis les années 2000 d’un décalage politique grandissant. En effet, si les électeurs jugent leurs élites compétentes pour gérer la ville, ils ne paraissent pas soutenir leurs valeurs politiques. Dans les petites villes, les candidats ne mettent pas en avant d’étiquette partisane mais la population identifie facilement la proximité des têtes de liste soit avec la gauche, soit avec la droite. Cette proximité apparaît d’ailleurs lorsqu’ils participent, comme candidats ou soutiens, aux élections territoriales ou législatives, des scrutins où l’appui des partis est mis en avant. Les équipes municipales des petites villes sont généralement dirigées par un maire de centre-gauche ou de centre-droit. Or, comme nous l’avons indiqué, le vote pour l’extrême droite y devient dominant aux scrutins nationaux. Ce décalage peut être interprété comme un effet de la dépolitisation du pouvoir local : aux élections municipales, on vote pour des élus auxquels on reconnaît des compétences techniques ; aux autres scrutins, on exprime des choix politiques. Et ces choix politiques, par leur orientation d’extrême-droite, sont peu alignés sur ceux des maires. 

Alors que l’on oppose trop souvent de façon simpliste la France rurale à la France des métropoles, il conviendrait d’être davantage attentif aux clivages sociaux et politiques qui traversent les campagnes elles-mêmes. Les bourgs ruraux, loin d’être les lieux d’une démocratie locale horizontale idéale, sont traversés par des rapports de domination renforcés par le mode de fonctionnement peu collégial des institutions municipales. Ils ne sont pas à l’abri de la crise de la représentation politique. Celle-ci y prend des formes singulières, dans un contexte où les classes populaires, majoritaires dans la population peuvent, plus que dans les grandes villes, entrer dans les conseils municipaux, tout en demeurant exclues des fonctions de maires.

Retrouvez ici le reportage croisé de notre étudiante Lola Pineau sur la commune de Moncoutant-sur-Sèvre.

Le dossier Municipales 2027 est à retrouver en intégralité sur le site de Conférence.

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