« Parmi de nombreux candidats de grande qualité, le jury a choisi Viktor Kyrylov, dont l’œuvre allie la qualité artistique à des expériences personnelles douloureuses issues du monde contemporain, où les anciens amis deviennent des ennemis en raison de l’évolution des circonstances sociales. Les valeurs communes sont ainsi détruites par des objectifs politiques agressifs. L’auteur incarne la nouvelle génération de jeunes talents. Son histoire personnelle se traduit par sa capacité à réfléchir sur le manque de liberté dans le monde actuel. Sans pathos et avec sincérité, Viktor perpétue l’héritage de Václav Havel, alliant courage civique et création théâtrale vivante, » résuma le choix du jury international son président Jan Burian, directeur général du Théâtre national de Prague.
« C'est l'histoire de Vaclav Havel qui m'inspire profondément et me donne la conviction que notre métier peut servir à quelque chose de plus grand que nous. Qu'à partir de petites salles, souvent remplies à moitié, on arrive à faire tomber des dictatures grâce, justement, à ces mots qui nous restent, » déclara Viktor Kyrylov lors de la cérémonie de remise du prix.
« Le Prix Václav Havel honore la mémoire du dramaturge et ancien président tchèque (1936–2011), figure de la résistance au communisme dont les œuvres ont marqué l'histoire d'Avignon. Lancé à l'occasion du 90e anniversaire de sa naissance, ce prix international veut récompenser un auteur de la programmation In et Off 2026 pour sa force dramatique et son engagement face à l'oppression, faisant écho à l’œuvre de Havel et aux valeurs de liberté d’expression portées par le festival à Avignon, » explique Radka Ondráčková, directrice du Centre tchèque de Paris qui est à l’initiative du projet du Prix Václav Havel.
En plus de la reconnaissance hautement symbolique pour son travail, le lauréat Viktor Kyrylov bénéficiera d’une résidence de quatre semaines au Théâtre national de Prague ainsi que d’un séjour au Centre tchèque de Paris. Le trophée qui lui a été remis est un vase unique manufacturé par la célèbre cristallerie de Bohême Moser, portant la signature gravée de Václav Havel.
Première mondiale d’un texte inédit de Václav Havel : Šeřík
Šeřík, un texte inédit et inachevé de Václav Havel, a été présenté en première mondiale en première partie de la cérémonie. Le texte a été traduit pour cette occasion par Katia Hala et la lecture a été mise en scène par Frédéric Poty.Résumé : Un invité inattendu surprend l’écrivain Vaněk à sa résidence d’été, qui évoque le Hrádeček de Havel. Šeřík, un agent de la police secrète, est venu de Prague pour inspecter l'objet de son enquête. Le dialogue entre le dissident et l’agent secret vire au jeu du chat et de la souris où les rôles des deux protagonistes ne cessent de se retourner.
Histoire : C’est vers 2020 que David Dušek a découvert le fragment de la pièce Šeřík dans les archives de son grand-père Zdeněk Urbánek. Avec l’aide d’anciens collaborateurs de Václav Havel, qui connaissaient son écriture, ils ont transcrit les pages manuscrites en texte dactylographié. Les 146 pages du manuscrit ont ainsi donné lieu à une transcription de 48 pages. Parmi les pages de Šeřík s’entremêlent plusieurs scènes d’ouverture d’une autre pièce de Havel, Pokoušení / Tentation. C’est ainsi que les personnages comme Foustka, Mme Foustková ou Mefi (soit Fistula, dans la version finale de Tentation, c’est à dire l’équivalent havélien de Méphistophélès) font soudainement irruption dans le dialogue entre Vaněk et Šeřík.
Havel mentionne déjà la pièce en un acte Šeřík dans son journal intime de 1977, où il consignait ses impressions et ses idées lors de son premier séjour en prison. Ce journal a servi de base à quatre longs essais décrivant la naissance de la Charte 77, mais aussi à son concept des pièces en un acte, ou « vaňkovky » selon l’expression de Havel.
À propos de la cérémonie
La remise du prix s’est déroulée ce 16 juillet 2026 à partir de 18h dans la salle L’Extra du théâtre La Manufacture à Avignon, en présence du jury international ainsi que de nombreuses personnalités du monde de la culture. La cérémonie a été animée par Emma Smetana, actrice, chanteuse et auteure-compositrice franco-tchèque.Les interprètes de la lecture Clémence Longy, Pauline Coffre, Manon Payelleville, Ewen Crovella, Charlotte Fermand, Noémie Rimbert et Thomas Guené sont tous issus de la promotion 73 « Václav Havel » de l’École Nationale Supérieure des Arts et Technique du Théâtre (ENSATT), la première promotion à porter en plus de son numéro le nom d’un illustre parrain. Václav Havel ne rencontra jamais ses filleuls mais ils eurent une correspondance et lors de sa disparition, ils lui rendirent hommage par des spectacles et par des lectures lors du festival d’Avignon. Plusieurs membres de la promotion 73 « Václav Havel » ont accepté de participer à la cérémonie et d’accompagner de leur talent la première mondiale de Šeřík.
La soirée s’est clôturée par un hommage photographique à Havel de Bohdan Holomíček et une performance musicale du duo Emma Smetana & Jordan Haj.
L’héritage de Václav Havel vu par les auteurs contemporains
La cérémonie, sous la direction artistique de Pierre Urban, a été marquée par un vibrant hommage à Václav Havel de la part de tous les finalistes du Prix.Christiane Jatahy (Brésil) – dont la pièce Un procès - après l'ennemi du peuple / A trial - After an Enemy of the People est présentée dans le cadre du Festival d’Avignon | Gymnase Aubanel.
« L’œuvre de Václav Havel demeure d’une étonnante actualité. Son exigence de vérité, sa défense de la liberté et son sens de la responsabilité continuent d’inspirer notre manière de penser le théâtre et le monde. Elle reste, pour moi, une œuvre d’une grande force, qui nourrit ma réflexion artistique. »
Hend Jouda (Palestine) – dont la pièce Gaza ô ma joie / Gaza, Oh My Joy! est présentée dans le cadre du Festival Off Avignon | La Manufacture — Château.
« Nous voici, cher Václav, au sein d’un réseau de soutien qui porte votre nom ; nous ouvrons les yeux, comme vous l’avez fait avant nous, pour qu’ils soient des fenêtres sur le cœur, et nous croyons, comme des fous, que le bien peut triompher. Oui, cela peut arriver si l’on permet à la littérature et aux arts d’être entendus, vus et ressentis. »
Édouard Louis (France) – dont la pièce En finir avec Eddy Bellegueule / The End of Eddy est présentée dans le cadre du Festival Off Avignon | La Manufacture — L’Extra.
« Václav Havel est un homme qui a refusé de se taire face à la violence d’un système. Comme dissident et dramaturge, il a transformé l’écriture en une arme contre le mensonge d’État, et contre l’oppression. Il a montré que la littérature et le théâtre ne sont pas des divertissements bourgeois : ce sont des espaces de vérité et de combat. Sa Révolution de velours, non violente, a prouvé qu’il était parfois possible de renverser un régime par la parole, et que nous, artistes, avons - et aujourd’hui plus que jamais - un rôle à jouer dans la bataille contre la violence politique. »
Delphine Minoui (France/Iran) – dont la pièce Badjens / Badjens est présentée dans le cadre du Festival Off Avignon | Le 11 • Avignon.
« Vaclav Havel, c’est le pouvoir des mots contre les mots du pouvoir. C’est le courage de dire non, de bouger. C’est l’espoir porté en bouclier et c’est surtout, la foi en la liberté. C’est une façon de voir le monde et de s’engager qui fait plus que jamais sens à l’heure où le terme « démocratie » ne cesse d’être érodé ».
Discours intégral de Viktor Kyrylov
« Dans mon parcours théâtral, je me suis toujours interrogé sur l'utilité de notre métier. Au-delà de son aspect divertissant, à quoi sert réellement le théâtre ? Même si l'on considère ses effets les plus profonds : les spectateurs bouleversés, les idées partagées, les prises de conscience - change-t-on réellement le monde ? Au final, nous ne faisons que parler sur un plateau, et, plus souvent, même sans plateau.C'est l'histoire de Vaclav Havel qui m'inspire profondément et me donne la conviction que notre métier peut servir à quelque chose de plus grand que nous. Qu'à partir de petites salles, souvent remplies à moitié, on arrive à faire tomber des dictatures grâce, justement, à ces mots qui nous restent.
Le phénomène Vaclav Havel est, pour moi, profondément théâtral. Sa mission était similaire à celle que j'attribue au théâtre : au milieu du chaos qui l'entourait, de la violence et de l'absurdité dans lesquelles il vivait, il a su identifier et distinguer le bien du mal. Il a eu le courage de le dire, avec une sincérité absolue et, surtout, avec humanité.
C'est un plaisir tout particulier de rappeler qu'il a commencé par le théâtre. Car aujourd'hui, ce qui me semble essentiel, c'est de retrouver cette aspiration qui l'animait : avoir le courage de dire ce qui est mal et ce qui est bien. »
Le Jury du Prix Václav Havel
Sept professionnels du monde de la culture et du théâtre, forts d’une vaste expérience internationale, se sont chargés d’évaluer la présélection des auteurs programmés cette année dans le cadre des festivals « In » et « Off » d’Avignon :
- Jan Burian (République tchèque) – Président du Jury, Directeur général du Théâtre national de Prague
- Cláudia Belchior (Portugal) – Coordinatrice générale exécutive des arts de la scène, Centre culturel de Belém
- Marylin Carnier (Canada) – Directrice générale du Centre des Auteurs Dramatiques
- Catherine Magnant (France) – Experte indépendante, ancienne responsable de la politique culturelle à la Commission européenne
- Patrick Penot (France) – Fondateur et ancien directeur de l’Association Sens Interdits
- Frédéric Poty (France) – Conseiller artistique et chef de projet à La Manufacture Avignon
- Paul Rondin (France) – Directeur de la Cité internationale de la langue française
- Pascal Keiser (Belgique/France) – Secrétaire du Jury, fondateur et président de La Manufacture, commissaire général de Bourges Capitale européenne de la culture 2028
Le Prix Václav Havel a bénéficié du soutien de Czech Cultural Institute (NIK), PerformCzech, de la Ville de Prague, de la Ville de Brno et de la Région de Moravie du Sud. La cristallerie Moser est le partenaire du trophée.