- Auteur(s)
-
Camille KAUFFMANN / Mathys VALLÉE / AFP France
Le moustique tigre, détecté en France métropolitaine dès 2004, ne cesse de gagner du terrain, et face au risque de transmission de maladies virales potentiellement graves, les tentatives de réduction de sa population se multiplient. Sur les réseaux sociaux, des vidéos virales affirment dans ce contexte que des moustiques ont été lâchés par hélicoptère dans le sud de la France pendant cet été 2026, produisant des nuées d'insectes " agressifs " qui se " reproduisent à une allure folle ". D'autres affirment que le milliardaire Bill Gates finance ces opérations. Mais si des lâchers ont effectivement lieu en France, ils ne peuvent pas être réalisés par hélicoptère et ils concernent des moustiques mâles, qui ne piquent pas.
" Comme l'Amérique - maintenant la France fait larguer des centaines de milliers de moustiques tigres mâles au-dessus de Toulouse, Montpellier et Lyon. On sait pertinemment que Bill Gates finance ça", a écrit sur X le compte France Résistance, relais fréquent de désinformation, dans un tweet partagé plus de 2.000 fois.
Cette publication est accompagnée d'une vidéo de 21 secondes, dont près de la moitié montre un hélicoptère duquel s'échappe une traînée sombre qui virevolte dans le ciel.
Dans cette vidéo sur TikTok, légendée " panique générale en France ", et dans celle-ci partagée plus de 70.000 fois, on voit le même hélicoptère prétendument en train de lâcher une nuée dense de moustiques. La voix off affirme que "ces moustiques se reproduisent à une allure folle et font preuve d'une agressivité inhabituelle, plongeant des quartiers entiers dans une crise sanitaire sans précédent", et parle d'un " chaos grandissant" .
Les mêmes images circulent aussi en anglais notamment sur le compte " chemtrailsworldwide ", du nom de la théorie conspirationniste des " chemtrails " selon laquelle les traînées blanches dans le sillage des avions seraient la preuve d'une propagation délibérée de produits chimiques.
Or, si des mesures préventives sont en vigueur pour lutter contre la prolifération de moustiques tigres en France, notamment via des lâchers de moustiques dans certaines zones, l'affirmation selon laquelle des hélicoptères larguent des moustiques tigres est fausse.
Une vidéo recyclée
Les images en question ne sont ni sourcées ni datées, et il n'est pas non plus précisé où elles ont été tournées. Rien ne permet de prouver qu'il s'agit d'une vidéo prise cet été en France.
En revanche, grâce à une recherche d'image inversée, l'AFP a pu retrouver une occurrence de cette vidéo sur TikTok, de meilleure qualité, datée du 30 novembre 2024.

Capture d'écran d'une occurrence plus ancienne de la vidéo publiée sur TikTok le 30 novembre 2024. Encadré rouge ajouté par l'AFP.
Cette vidéo n’a donc pas été filmée cet été, comme l’affirment certains internautes.
L’AFP n’a cependant pas été en mesure de retrouver la toute première occurrence de cette vidéo qui a largement été relayée ces dernières années sur différents réseaux.
En plus des moustiques " agressifs ", des utilisateurs ont avancé plusieurs théories complotistes, souvent en commentaires. Certains voyaient dans cette fumée des produits chimiques déversés délibérément depuis les airs pour nuire aux populations, d'autres une nuée de tiques ou encore des virus.
Mais un indice nous renseigne sur la possible origine de cette vidéo.
Dans la vidéo de novembre 2024, on entend une femme commenter la scène en espagnol et demander "Tu crois que c'est pour les moustiques ?", avant d’ajouter en anglais " It's purple !" (C'est violet !). En effet, en regardant attentivement la fumée, on se rend compte, lorsqu’elle passe devant un nuage, qu'elle est rosée ou violacée.
La couleur, mais aussi l’aspect de ce qui est lâché par l’hélicoptère, laissent penser que la scène pourrait être un "gender reveal" , une fête organisée pendant une grossesse pour annoncer le sexe du bébé, très populaire en Amérique du Nord.
En juin 2024, le magazine d'aviation et d'aéronautique canadien Skies expliquait dans un article en anglais que les gender reveal " basés sur l'aviation [sont] une tendance en plein essor" chez les parents de la génération Z – nés entre la fin des années 1990 et la fin des années 2000 (liens archivés ici et ici ).
En comparant les dynamiques des fumées, on peut voir qu’elles sont très similaires.
L’altitude de vol de l’hélicoptère et son caractère stationnaire correspondent aussi à plusieurs vidéos de gender reveal visionnées par l’AFP ( 1 , 2 , 3 ), (liens archivés ici , ici , ici ).
Aussi, il existe de nombreuses publications sur les réseaux de gender reveal ayant eu lieu dans le Sud des États-Unis, notamment en Floride ou au Mexique ; des régions qui pourraient correspondre aux paroles en espagnol et en anglais, ainsi qu’aux nombreux palmiers visibles à la fin de la vidéo.

Capture d’écran de la vidéo avec l’exposition, le contraste et la luminosité retouchés par l'AFP afin de rendre le paysage plus visible.
Si nous ne pouvons pas déterminer avec certitude l'origine de la vidéo, nous verrons que nous pouvons toutefois établir que la vidéo ne montre pas un hélicoptère en France en train de larguer des insectes.
Techniques de lâchers de moustiques
Des lâchers de moustiques sont effectivement pratiqués en France, et dans d'autres pays, afin de diminuer leur population et lutter contre les maladies en réduisant leur capacité à transmettre certains virus, tout en se passant d'insecticides.
Ces lâchers ont été testés à partir des années 2000 et plusieurs techniques existent, décrit l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) sur son site , et notamment celle de l' insecte stérile (TIS) : "Des mâles rendus stériles par irradiation sont lâchés. Lorsqu’ils s'accouplent avec les femelles sauvages, ces dernières pondent des œufs non viables." (lien archivé ici ).
En France, plusieurs entreprises se sont spécialisées dans ce domaine, comme la start-up Terratis qui produit actuellement un million et demi de moustiques tigres stériles par semaine, et Altopictus , un opérateur de lutte anti-vectorielle – désignant les maladies transmises à l'humain ou aux animaux par des organismes vivants vecteurs , tels que les moustiques, les tiques ou les rats (liens archivés ici et ici ).
"On surveille la colonisation du moustique tigre et d'autres moustiques vecteurs en France hexagonale et on essaie de limiter son implantation", a expliqué à l'AFP Antoine Mignotte , entomologiste médical, chercheur et responsable recherche et développement au sein de cette entreprise qui opère pour les Agences régionales de santé (liens archivé ici ) .
"L'autre mission principale, c'est de limiter les épidémies des virus qui sont transportés par les moustiques (dengue, chikungunya, Zika) . On travaille avec la société Terratis, basée à Montpellier, qui élève en usine des moustiques tigres, ne sélectionne que les mâles, qui ne piquent pas et sont stérilisés avec des rayons X. Ils sont ensuite relâchés par nos équipes", a-t-il expliqué (lien archivé ici ).
L'entreprise en a lâché ces derniers mois dans plusieurs zones, comme dans un quartier à Montpellier, à Toulouse , Brive-la-Gaillarde ou Bergerac (lien archivé ici et ici ).
Mais la réalité de ces lâchers est loin des images partagées sur les réseaux sociaux montrant un hélicoptère et une nuée de moustiques.
"Clairement il n'y a rien de réel dans cette vidéo. Les nuages de soi-disant moustiques qu'on voit sous l'hélicoptère par exemple : il faudrait des centaines de millions de moustiques pour avoir une impression comme ça. On est loin aujourd'hui d'avoir ces capacités" , a affirmé l'entomologiste médical à l'Institut de recherche pour le développement (IRD) Frédéric Simard , après avoir visionné ces images (lien archivé ici ).
En France, "la technologie pour lâcher des moustiques vivants par hélicoptère n'existe pas" , a-t-il ajouté.
"Ce sont des lâchers qui sont faits à pied, depuis la rue", abonde Antoine Mignotte. "Les moustiques mâles stériles sont conditionnés en boîtes, qui sont tout simplement ouvertes pour que les moustiques se dispersent et aillent dans la végétation pour rencontrer des femelles sauvages et se reproduire”, a précisé le chercheur employé chez Altopictus, qui estime que sa société relâche 3.000 mâles par hectare.
"Cela ne représente pas du tout des nuées comme dans la vidéo. En fait, 3.000 mâles, on ne les voit quasiment pas. Ce ne sont pas du tout des nuées", a-t-il ajouté.
Quant aux supposées nuisances provoquées par ces lâchers évoquées sur les réseaux sociaux, Antoine Mignotte les conteste, étant donné que les mâles ne piquent pas. "Il n'y a pas d'impact sur la nuisance locale" , a-t-il souligné.

Des moustiques Aedes aegypti sont élevés en cage afin que les chercheurs puissent prélever leurs œufs, dans un laboratoire de la société de biotechnologie Wolbito do Brasil, à Curitiba, dans l'État du Paraná, au Brésil, le 19 mars 2026.
Nelson ALMEIDA / AFP
Les fausses informations au sujet des moustiques sont fréquentes. L'AFP Factuel y avait déjà consacré un article de vérification en 2024. A l'époque, des internautes avaient relayé une vidéo en affirmant, à tort, qu'elle montrait un hélicoptère larguant des moustiques génétiquement modifiés vecteurs d'un virus mortel.
Contacté par l'AFP le 27 août 2024, l'entomologiste et professeur à l'université du Kentucky Jonathan Larson avait expliqué que ces opérations de dissémination s'effectuaient à partir de boîtes posées au sol et non d'un hélicoptère en plein vol (archivé ici ).
"Les moustiques ne sont pas les insectes les plus robustes ni les plus gros. Il est probable qu'ils deviennent inutilisables s'ils étaient lâchés d'un hélicoptère comme celui-ci" , avait-il alors précisé.
Un constat que partageait aussi Phil Lounibos , professeur émérite au laboratoire d'entomologie médicale de l'université de Floride (archivé ici ). Selon lui, un hélicoptère serait "beaucoup trop haut pour libérer des moustiques qui doivent survivre à la chute" .
Pour Frédéric Simard de l'IRD, ce serait même une " ineptie " de lâcher des moustiques aussi haut par hélicoptère car "ils seraient dispersés sur une zone géographique beaucoup trop importante".
A Hawaï, des lâchers sont effectués par drones et par hélicoptères mais les moustiques sont contenus dans des boîtes en carton biodégradables et non relâchés en altitude, décrivent l'ONG sur son site ainsi que cet article du média américain Vox (liens archivés ici et ici )
Des drones sont également utilisés à l'île de la Réunion, par exemple en 2021, comme ce communiqué du Cirad le rapporte (lien archivé ici ).
Moustiques OGM et Bill Gates
Au-delà des accusations infondées de lâchers de moustiques par hélicoptères en France, les publications que nous examinons dénoncent aussi un supposé financement de Bill Gates, l'accusant de vouloir éliminer une partie de la population ou de vacciner les gens de force.
L'ancien patron de Microsoft et sa fondation font très souvent l'objet d'allégations fausses ou trompeuses au sujet de la santé. L'AFP en a déjà réfuté plusieurs comme ici ou ici .
La fondation de Bill Gates finance certes la recherche sur des moustiques génétiquement modifiés ou infectés avec la bactérie Wolbacchia , mais ni l'un ni l'autre ne sont autorisés en France et au sein de l'Union européenne (lien archivé ici et ici ).
Le site du ministère de la Transition écologique consacre une entrée aux organismes génétiquement modifiés (OGM) et précise : "Des millions d’animaux transgéniques sont, chaque année, utilisés en laboratoire à des fins de recherche : ce sont principalement des rats, mais aussi des lapins, des chèvres, des vaches (...) Cependant, peu d’animaux transgéniques ont été autorisés à la commercialisation au niveau mondial, et aucun au niveau européen" (lien archivé ici ).
"En Europe, il y a un moratoire sur l'utilisation des organismes génétiquement modifiés, donc cette technique (de lâchers de moustiques génétiquement modifiés, NDLR) n'est pas du tout déployée ici", a assuré Frédéric Simard, de l'IRD.

Cette photo, prise le 7 février 2017, montre un membre du personnel en train de séparer les larves mâles et femelles de moustiques porteuses de Wolbachia, au centre de production de moustiques de l'Agence nationale pour l'environnement (NEA) à Singapour.
ROSLAN RAHMAN / AFP
"En France, comme en Europe, la réglementation interdit de relâcher des moustiques OGM dans la nature [...] Il n'y a que des mâles stériles qu'on peut lâcher" , a confirmé Anna-Bella Failloux , responsable de l’unité Arbovirus et insectes vecteurs à l’Institut Pasteur (lien archivé ici ).
L'Anses a expliqué le 2 septembre dans un mail à l'AFP que lâcher des moustiques OGM destinés à la lutte antivectorielle "n'est pas une technique librement utilisable en France" et nécessiterait une "autorisation spécifique" . À leur connaissance "il n’y a jamais eu de demande réglementaire pour autoriser ces techniques sur le territoire européen" .
Une autre stratégie privilégiée en Amérique du Sud et en Asie consiste à infecter les moustiques Aedes aegypti avec la bactérie Wolbachia, qui bloque la circulation du virus. Cela peut faire chuter leur population, ou simplement réduire leur capacité à transmettre la dengue.
Le World Mosquito Program , programme de recherche collaborative financé notamment par la Fondation Gates, a mis au point ce procédé il y a environ 15 ans et fait plusieurs lâchers (Australie, Brésil, Indonésie, Colombie...) (lien archivé ici ).
Mais ces lâchers de moustiques infectés par Wolbachia ne sont pas autorisés en France ni au sein de l'Union Européenne , a rapporté Frédéric Simard de l'IRD.
"C'est seulement fait en Nouvelle-Calédonie qui a un gouvernement et un statut particulier ", a-t-il précisé (lien archivé ici ).
Cette bactérie n'empêche pas d'être piqué mais les risques de tomber malade de la dengue ou du chikungunya diminuent, selon la spécialiste Anna-Bella Failloux.
"Depuis 2019, plusieurs millions de moustiques qui contiennent Wolbachia ont été lâchés dans la ville de Nouméa. L'an dernier, il y a eu une grosse épidémie de dengue , mais le nombre de cas à Nouméa était quasiment dix fois moins important que dans le reste de l'île. Et c'est grâce à cette bactérie Wolbachia", a-t-elle souligné (lien archivé ici ).