« Les éoliennes émettent des micro-particules plastiques de tous les côtés », « La Commission européenne confirme que les éoliennes sont nocives pour la santé et l’environnement », « L’aveu de Bruxelles: les éoliennes polluent dangereusement »… Depuis le début septembre 2026, plusieurs internautes relaient des affirmations de ce type sur X et sur Facebook. Elles font aussi l’objet d’un article sur le site d’extrême droite Boulevard Voltaire. Certaines publications évoquent le chiffre de 62 kg de plastiques émis par an et par éolienne.
L’ensemble de ces publications se réfèrent à un article paru le 13 septembre 2026, en anglais et en allemand, sur le site Blackout News (liens archivés ici et ici). Celui-ci revendique« de contribuer à un débat factuel sur l’approvisionnement énergétique » et d’être uniquement financé par la publicité (lien archivé ici). Ses premiers articles remontent à juin 2026.
Plusieurs d’entre eux apparaissent sceptiques envers la transition énergétique et les énergies renouvelables (liens archivés ici et ici). Au-delà des thématiques liées à l’énergie, le seul auteur identifié, Klaus Bastian, présenté comme un ancien ingénieur de l’industrie automobile, a publié des textes critiques envers l’Union européenne (UE) ou minimisant le caractère exceptionnel des canicules de l’été 2026, bien que celles-ci aient été clairement attribuées au réchauffement climatique (liens archivés ici, ici, ici et ici).
L’article du 13 septembre affirme que la Commission européenne « reconnaît officiellement pour la première fois l’abrasion du plastique des éoliennes ». Cette affirmation se base sur une réponse adressée le 12 août 2026 par la commissaire à l’Environnement, Jessika Roswall, à une question de l’eurodéputé autrichien Gerald Hauser, issu du parti d’extrême droite FPÖ, sur le « silence » de la Commission quant à la pollution aux microplastiques des éoliennes (liens archivés ici et ici).
Les microplastiques, c’est-à-dire des particules de plastiques inférieures à 5 millimètres de diamètre, font l’objet de réelles inquiétudes quant à leur effet sur la santé, à cause de leur omniprésence dans l’environnement et de leur détection dans de multiples parties du corps humain, même si les risques exacts restent encore mal quantifiés (lien archivé ici).
L’UE exprime depuis plusieurs années sa préoccupation face au sujet, affichant un objectif de réduction de 30% des rejets de microplastiques d’ici à 2030. Sa stratégie en la matière est résumée dans ce document de 2023 (lien archivé ici).
Pas d’annonce de l’UE
Mais, dans sa réponse, Mme Roswall n’annonce à aucun moment un changement de position de la Commission européenne sur la pollution au plastique par les éoliennes. Rien n’y indique qu’elle considère cette pollution comme « dangereuse pour la faune et pour l’homme » ou « nocive pour la santé et l’environnement » comme le rapportent l’article de Boulevard Voltaire et certaines publications sur les réseaux sociaux.
Elle ne cite pas non plus le chiffre de 62 kg. Celui-ci est uniquement mentionné dans la question de M. Hauser. Mme Roswall conclut plutôt en minimisant la problématique, affirmant que « la recherche montre que les émissions de plastique des éoliennes sont bien inférieures à d’autres sources ».
Toutefois, cette dernière phrase est interprétée par Blackout News comme le signe d’un aveu de la Commission européenne. Selon le site, c’est la première fois que la Commission évoque explicitement le lien entre éoliennes et émissions de plastique. Blackout News reprend largement le cadrage de M. Hauser dans sa présentation des échanges sur son site de député européen (lien archivé ici).
L’eurodéputé assure notamment que la Commission « n’a pas réfuté » le chiffre de 62 kg, alors même que Mme Roswall se réfère à deux études avançant des estimations bien inférieures, ne dépassant pas un kilogramme par an et par pale d’éolienne (liens archivés ici et ici).
L’AFP n’a pas trouvé trace de document officiel antérieur à août 2026 où la Commission fasse mention dans la même phrase des éoliennes et des émissions de plastique. Interrogée par l’AFP sur un éventuel changement de position en la matière, la Commission n’a pas directement répondu, mais donné des éléments de langage semblable à ceux déjà présents dans la réponse de Mme Roswall.
Celle-ci assure que la Commission prend en compte la problématique générale de l’émission « involontaire » de microplastiques liés à l’usure de certains produits comme les pneus ou les peintures. Dans ces cas-là, les microplastiques proviennent de phénomènes d’érosion ou d’abrasion, mais n’ont pas été inclus en tant que tels lors de la fabrication, ce qui est le cas pour certains cosmétiques, engrais ou détergents.
« Les principales sources d’émissions involontaires de microplastiques incluent les peintures et revêtements, l’usure des pneus, les granulés plastiques, les textiles synthétiques, les géotextiles et, dans une moindre mesure, les capsules de détergent », explique Mme Roswall. « La Commission a déjà pris des mesures pour répondre à plusieurs de ces sources », poursuit-elle, ajoutant que « les autres sources d’émissions involontaires de microplastiques sont en train d’être évaluées ».
De fait, l’UE évoquait déjà en 2018 dans un document officiel l’émission de microplastiques liés à l’usure (lien archivé ici). Elle en a, depuis, régulièrement parlé dans le cadre de sa politique de lutte contre les microplastiques, qui vise à réduire de 30% leurs rejets dans l’environnement d’ici à 2030 (lien archivé ici).
Toutefois, à l’heure actuelle (automne 2026), l’AFP n’a pas identifié de mesures d’ensemble pour limiter les microplastiques nés de l’usure des matériaux. Les restrictions en vigueur concernent, depuis 2023, l’ajout intentionnel de microplastiques lors de la fabrication des produits, et, depuis 2025, l’usage de granulés, de petites billes de plastique utilisées comme matière première par l’industrie pour fabriquer des objets et emballages. (liens archivés ici et ici).
Sur un autre plan, l’UE se préoccupe depuis plusieurs années de l’érosion des pales d’éoliennes. Celle-ci fait l’objet de plusieurs projets financés par l’UE. C’est par exemple le cas du programme LEP4BLADES, pour lequel la Commission a versé plus d’un million d’euros dès 2018 au groupe espagnol Aerox pour développer des polymères résistant à l’usure des pales par la pluie et le vent (lien archivé ici). Ces projets ne font cependant pas mention des microplastiques.
Au-delà de la seule question du positionnement de l’UE, l’article de Blackout News affirme que l’émission de microplastiques remet en cause le caractère « propre » des éoliennes, jugeant ce qualificatif « inadéquat » même s’il admet que l’éolien ne peut, en matière de pollution, être mis « sur le même plan » que les énergies fossiles comme le charbon et le gaz.
La remise en question de l’intérêt environnemental de l’énergie éolienne est un argument récurrent des personnes ou des institutions sceptiques des énergies renouvelables, comme le think tank conservateur américain Heritage Foundation dans cet article (lien archivé ici).
Cet argumentaire donne régulièrement lieu à des fausses allégations qui ont parfois été vérifiées par l’AFP. Toutefois, certains risques environnementaux des éoliennes sont bien pris au sérieux par la communauté scientifique, en particulier en matière de biodiversité. Une synthèse parue en 2025 dans la revue Nature Reviews Biodiversity souligne ainsi les incertitudes persistantes en matière d’effets sur la faune sauvage (lien archivé ici).
Une discipline, l’analyse du cycle de vie (ACV), vise à estimer l’impact écologique global de différentes sources d’énergie, comme l’éolien, en mettant en regard leurs risques avec leurs bénéfices (lien archivé ici). En ce qui concerne les énergies renouvelables, ces derniers sont avant tout liés à leurs faibles émissions de CO2 dans un contexte de réchauffement climatique aggravé par les énergies fossiles comme le charbon et le gaz.
L’AFP a interrogé trois spécialistes de l’ACV sur le risque représenté par les émissions de microplastiques par les éoliennes. Aucun ne juge probable que le phénomène change la donne dans l’évaluation globale de cette source d’énergie, même s’ils admettent que leur discipline prend encore peu en compte cette problématique.
62 kg, un chiffre jugé peu crédible
Les chercheurs interrogés par l’AFP pointent le peu de données disponibles sur la quantité de microplastiques rejetés par les éoliennes. Toutefois, le chiffre de 62 kg, fréquemment relayé par des publications sceptiques envers les énergies renouvelables, ne leur apparaît pas crédible. En premier lieu, cette estimation ne provient pas d’une étude scientifique ayant fait l’objet d’une procédure de publication dans une revue scientifique avec relecture indépendante par d’autres chercheurs.
Daté de 2021, ce document d’une vingtaine de pages, s’intitule « Leading Edge erosion and pollution from wind turbine blades » (« Erosion du bord d’attaque et pollution des pales d’éoliennes », lien archivé ici)). Ses trois auteurs se présentent comme rattachés à une organisation, le Turbine Group, dont l’AFP n’a pas trouvé d’autres traces en ligne.
Les auteurs ne certifient pas dans leur papier n’avoir aucun lien d’intérêt avec qui que ce soit comme il est d’usage dans les études scientifiques. Selon la base de données Researchgate, l’un d’eux, Bård-Einar Rimereit, est consultant chez le cimentier Weatherford, un second, Jan-Erik Weinbach, est conseiller en ressources humaines au comté norvégien de Vestland, et le troisième, Asbjorn Solberg, n’a pas d’affiliation connue (liens archivés ici, ici, ici et ici). A part M. Weinbach, qui a rédigé dans les années 2000 quelques publications sur le tourisme et le système éducatif norvégien, le seul autre travail à leur nom est une seconde publication critique des éoliennes, datant de 2023 (lien archivé ici).
Sur le fond, l’estimation de 62 kg par éolienne et par an fait l’objet de multiples critiques sur sa méthodologie, déjà détaillées dans un précédent article de vérification par l’AFP. Les auteurs ont extrapolé certaines données issues d’une étude, réalisée par des chercheurs de l’université écossaise de Strathclyde dans le but d’évaluer le rythme d’érosion des pales d’éoliennes dans différentes conditions climatiques (lien archivé ici).
Mais les auteurs norvégiens ont « mal interprété » et « utilisé de manière incorrecte les données », affirmait un porte-parole de l’université écossaise dans un email à l’AFP en 2023. Il soulignait, en particulier, que les auteurs ont appliqué à l’ensemble d’une pale d’éolienne un chiffre qui, dans l’étude originale – publiée dans la revue Journal of Bio- and Tribo-Corrosion, ne concernait que son bord. En conséquence, leurs estimations « doivent être révisées à la baisse très significativement », concluait-il.
Depuis, les seules études identifiées sur le sujet par l’AFP sont les deux citées par la Commission européenne dans sa réponse à M. Hauser. Ces travaux ont, eux, été publiées dans des revues scientifiques, Energies et Wind Energy Science.
La première, menée par le chercheur Leon Mishnaevsky de l’université technique du Danemark, estime entre 8 et 50 grammes la quantité de plastique émise par an et par pale pour les éoliennes terrestres, et entre 80g et 1kg pour celles en mer, plus exposées aux éléments (liens archivés ici et ici). La seconde, menée par le chercheur Marco Caboni de l’Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique appliquée, se concentre sur les seules éoliennes en mer et avance un chiffre de 240 grammes par an et par éolienne (liens archivés ici et ici).
Au total, « nos projections indiquent que les émissions actuelles des éoliennes néerlandaises en mer représentent 100 kg par an, soit environ un millième du total des émissions en mer aux Pays-Bas, quand on prend en compte d’autres sources comme les peintures et le revêtement des bateaux », remettent en perspective les auteurs de cette dernière étude.
La comparaison est encore plus frappante par rapport aux sources de microplastiques en milieu terrestre. L’étude menée par M. Mishnaevsky estime que les émissions par les éoliennes y sont « des centaines de milliers de fois inférieures que le plastique issu des pneus ou des chaussures ». Les auteurs préviennent néanmoins que l’industrie éolienne tend à produire des pales de plus en plus grandes, ce qui risque d’augmenter les émissions de plastique et rend « très important » de développer des revêtements plus protecteurs.
Les chercheurs interrogés par l’AFP, qui n’ont pas participé à ces études, jugent que ces estimations sont crédibles même s’ils appellent à la prudence au vu du peu de publications.
« Ces estimations sont dans des ordres de grandeur similaires entre elles » et donc « peuvent sembler pertinentes et raisonnables », avance Paula Pérez-Lopez, enseignante-chercheuse au centre Observation, Impacts, Energie (O.I.E.) de Mines Paris – Université PSL., rappelant toutefois que « toute étude peut être remise en cause par une autre étude qui vient plus tard » (lien archivé ici).
« Ca n’est pas surprenant qu’il existe des émissions de microplastiques par les éoliennes, sachant que des plastiques qui se dégradent, il y en a partout », conclut-elle. « Est-ce que ce constat implique que la filière éolienne ne soit pas propre? C’est une extrapolation très forte et pas basée sur des arguments scientifiques. Compte tenu des informations dont on dispose jusqu’à présent, tout indique que ça (la question des microplastiques, ndlr) ne va pas changer grand-chose. »
« La priorité qui mène les politiques publiques actuellement, ce sont les impacts sur le changement climatique. Quand il s’agit de hiérarchiser, ça (la question des microplastiques, NDLR) ne semble pas pouvoir être un +game changer+ », renchérit sa collègue Joanna Schlesinger, également rattachée au centre O.I.E (lien archivé ici).
Les scientifiques du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) estiment que l’énergie éolienne présente un « potentiel significatif » pour réduire les émissions de gaz à effet de serre dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique (lien archivé ici).
« Cette question des microplastiques (…) est une chose à considérer, mais qui ne remet absolument pas en cause l’utilisation d’énergie éolienne dans la production écologique d’énergie à venir », résume auprès de l’AFP Guido Sonnemann, chercheur à l’université de Bordeaux (lien archivé ici).
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