La salle de presse [FACT-CHECK] Attention à cette carte prétendant montrer les entrées illégales de migrants entre 2008 et 2024

[FACT-CHECK] Attention à cette carte prétendant montrer les entrées illégales de migrants entre 2008 et 2024

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[FACT-CHECK] Attention à cette carte prétendant montrer les entrées illégales de migrants entre 2008 et 2024
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Cintia NABI CABRAL / Lucas CROSET / AFP France

Des mouvements et partis d'extrême droite européens plaident pour une " remigration " vers leurs pays d'origine des personnes étrangères ou d'origine étrangère se trouvant en Europe, pour éviter selon eux un " grand remplacement " de la population européenne. Début août 2026, une carte animée censée représenter les entrées illégales de migrants en Europe entre 2008 et 2024 a été largement relayée sur les réseaux sociaux à l'appui de ce discours. Elle présente un décompte de ces entrées illégales atteignant 12 millions de " personnes cumulées " sur la période, basé selon le think tank à l'origine du graphique basé sur des données de l'agence Eurostat. Mais il s'agit d'une mauvaise interprétation des statistiques, a indiqué l'agence, ainsi que des experts interrogés par l'AFP.

" L'Institut pour la Remigration a publié une carte, chaque point représentant 100 migrants illégaux qui sont entrés en Europe ", peut-on lire dans une  publication Facebook  partagée près de 2.000 fois et cumulant près de 900.000 vues depuis le 11 août 2026. " Ceci est une invasion et elle doit être arrêtée ", estime l'auteur de la publication.

 
 

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Capture d'écran d'une publication trompeuse prise le 9 septembre 2026 sur Facebook.

Des messages similaires, partageant la même carte, circulent sur Instagram , TikTok ( 1 , 2 , 3 , 4 , 5 , 6 , 7 ) et X ( 1 ,  2 ), ainsi que dans plusieurs langues, notamment en  allemand , anglais , espagnol , néerlandais , polonais et portugais .

L'origine de la carte

Une  recherche par mots-clés sur Google, à partir de la mention " Institute for Remigration " figurant dans les publications, a permis de retrouver l'origine du graphique animé.

Il a été 

" Ce graphique ne montre que la migration illégale. L'effet de l'immigration légale et du regroupement familial est bien plus important ", précise, en anglais, la légende de la carte de l'IFR.

Selon cette légende, chaque point sur la carte représente 100 " migrants illégaux " entrés en Europe entre 2008 et 2024 : dans l'animation proposée, des points jaunes partent des pays de nationalité des " migrants " tout au long de cette période, et s'accumulent dans les pays européens.

 
 

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Capture d'écran de la carte animée trompeuse, prise le 9 septembre 2026 sur le site d'Institute for Remigration (IFR).

Un compteur tourne au fur et à mesure des années, et sous ce décompte figure un classement évolutif des nationalités les plus représentées parmi les " migrants repérés en Europe ". En 2024, le compteur atteint plus de 12 millions de " personnes cumulées ". 

Pour contrer cette " invasion ", l'IFR estime que " seule la remigration peut sauver l'Europe " et appelle à " inverser les flux " migratoires : " Si des millions de personnes peuvent entrer illégalement sur un continent, des millions peuvent aussi le quitter. Nous avons environ 15 ans pour atteindre le point de bascule ".

La carte animée publiée par l'institut propose ainsi de cliquer sur un bouton jaune intitulé " Commencer la remigration " (" Start remigration " en anglais) permettant de visualiser un retour des points jaunes vers leurs points de départ, entre 2024 et 2040.

 
 

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Captures d'écran de la carte animée trompeuse, prises le 9 septembre 2026 sur le site d'Institute for Remigration (IFR).

La date de mise en ligne de cette carte sur le site du think tank n'est pas précisée, mais l'AFP a constaté qu'elle avait été publiée sur les comptes  X et  Instagram de l'IFR le 6 juillet 2026 .

 
 

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Captures d'écran de la carte animée trompeuse, prises le 9 septembre 2026 sur X (à gauche) et Instagram (à droite).

" Nous devons mettre fin à TOUTE immigration de remplacement, légale et illégale, et inverser les flux ", affirme l'IFR dans ses publications. 

Données mal interprétées

Dans la légende de la carte animée, l'IFR indique avoir utilisé les  .

Grâce au code source disponible sur le site du think tank , l'AFP a pu confirmer que les données utilisées pour bâtir cette carte étaient bien issues d'Eurostat (lien archivé ici ).

Mais " la carte n'est pas exacte " , a indiqué Eurostat à l'AFP le 20 août 2026 (lien archivé  ici ).

 
 

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Capture d'écran de la carte animée trompeuse, prise le 10 septembre 2026 sur le site de l'Institute for Remigration (IFR). Encadrés oranges ajoutés par l'AFP.

Premier point : contrairement à ce qu'affirme l'IFR, les données "migr_eipre" ne comptabilisent pas les entrées illégales dans l'UE, mais elles agrègent le nombre de ressortissants de pays tiers repérés chaque année en situation irrégulière au regard des législations nationales sur l'immigration .

" Il s'agit de deux phénomènes distincts ", souligne Eurostat : ces données " ne peuvent pas être utilisées pour quantifier les entrées irrégulières en Europe ".

 
 

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Capture d'écran prise le 31 août 2026 sur Eurostat. Encadré vert ajouté par l'AFP.

Comme le précisent les  métadonnées d'Eurostat , ces chiffres incluent à la fois les personnes à qui a été refusée une entrée à une frontière européenne externe, des personnes " trouvées en situation irrégulière " dans un pays européen après avoir par exemple évité des contrôles aux frontières ou utilisé un document frauduleux, ou encore des personnes entrées légalement mais qui se sont ensuite retrouvées en situation irrégulière, en dépassant par exemple la durée de leur titre de séjour ou en occupant un emploi sans autorisation (liens archivés ici et ici ).

"Etre repéré en situation irrégulière ne signifie pas nécessairement que la personne est entrée dans l'UE de manière irrégulière ", explique Eurostat.

Deuxième point : Eurostat insiste sur le fait que ces données ne constituent pas des flux annuels pouvant être additionnés.  " Par exemple, un ressortissant de pays tiers enregistré comme étant en situation irrégulière une année donnée peut être entré dans l'UE cette année-là ou une année précédente" , indique l'agence.

Contacté le 2 septembre 2026 par l'AFP, Jean-Christophe Dumont , chef de la division des migrations internationales à l'OCDE, souligne lui aussi que les données d'Eurostat sur les ressortissants de pays tiers trouvés en situation irrégulière sont des " données de stocks " (lien archivé ici ). " Les présenter comme des données de flux, c'est évidemment fallacieux ", précise-t-il.

Phénomène difficile à mesurer

Les experts interrogés par l'AFP s'accordent à dire que recenser le nombre de ressortissants de pays tiers en situation irrégulière est très difficile.

" La situation irrégulière, c'est en réalité un ensemble de situations beaucoup plus complexes que la validité d'un titre de séjour ", indique Jean-Christophe Dumont. Par exemple, une personne qui vient réparer une machine alors qu'elle s'est déclarée comme touriste ou une étudiante dont le temps de travail dépasse le volume horaires autorisé par son visa sont en situation irrégulière.

" Il peut aussi y avoir des situations où les gens sont entre deux situations régulières et attendent par exemple une offre de travail. Dans l'intervalle, ils peuvent se retrouver en situation irrégulière ", ajoute-t-il. Inversement, une personne ayant franchi irrégulièrement une frontière peut régulariser sa situation, notamment dans le cadre d'une procédure de demande d'asile , explique le chef de la division des migrations internationales à l'OCDE, soulignant aussi que la demande peut être déboutée (lien archivé ici ).

" Par définition, mesurer le nombre de personnes qui entrent de manière irrégulière  [...] est impossible ", abonde  Olivier Clochard , géographe, cartographe à Migrinter , un laboratoire de recherche du CNRS et de l'université de Poitiers spécialisé dans l'étude des migrations internationales (liens archivés ici et ici ). Certaines personnes peuvent franchir la frontière sans être détectées, tandis que d'autres peuvent être interceptées plusieurs fois, à la même frontière ou à des frontières différentes. " On peut donc avoir des doubles, voire des triples comptes " , précise-t-il le 3 septembre 2026 à l'AFP.

Albert Kraler , chercheur en sciences politiques et coordinateur de MIrreM , un projet financé par l'Union européenne visant à mesurer la migration irrégulière, illustre : " Une même personne, si elle est en déplacement, peut être comptée aux frontières en Grèce, en Hongrie, en Autriche puis en Allemagne "  (liens archivés ici et ici ).

Les données utilisées par l'IFR sont issues des 27 pays membres de l'Union européenne , et ont été agrégées par Eurostat. Les chiffres dépendent des règles de collecte de chaque autorité nationale, ainsi que de l'activité de la police aux frontières. " Si la police aux frontières a suffisamment d'effectifs et décide de mener des opérations de manière récurrente, on aura forcément des chiffres qui vont être plus importants ", illustre Olivier Clochard.

Eurostat confirme dans son mail adressé à l'AFP que ces données dépendent " de l'intensité et du degré d'organisation des activités nationales de contrôle et de surveillance ". " Par exemple, des contrôles plus intensifs peuvent entraîner un nombre plus élevé de personnes détectées en situation irrégulière, y compris des personnes ayant pénétré dans l'UE les années précédentes. Un nombre plus élevé de détections ne correspond donc pas nécessairement à un nombre plus important d'entrées irrégulières ", souligne l'agence de statistiques.

Autres données

Depuis 2009, l'agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes Frontex  publie chaque mois des statistiques sur les détections de franchissements des frontières extérieures de l'UE (liens archivés ici et ici ). Ces données correspondent " aux détections de franchissements illégaux de la frontière plutôt qu'au nombre de personnes, car une même personne peut franchir la frontière extérieure plusieurs fois ", souligne l'agence. Elles ne correspondent pas non plus à un décompte du nombre de personnes en situation irrégulière en Europe. 

Le nombre de franchissements illégaux des frontières extérieures détectés entre 2009 et 2025 est d' environ 5 millions , selon Frontex. " Bien loin des plus de 12 millions dont parle le site de l'IFR - et ces quelque 5 millions incluent un nombre considérable de doublons ", décrit le 3 septembre 2026 à l'AFP Albert Kraler, chercheur en sciences politiques et coordinateur de MIrreM.

 
 

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Tableau montrant le nombre de repérages annuels de franchissements irréguliers des frontières par itinéraire entre 2009 et 2025, envoyé par Frontex par mail à l'AFP le 20 août 2026.

Des projets de recherche comme Clandestino (2007-2009) ou MIrreM (2022-2025), financés par l'Union Européenne, ont tenté de quantifier le phénomène de migration irrégulière en Europe (liens archivés ici et ici ).

Le projet MIrreM, dont la méthodologie est détaillée dans  ce document , se concentre sur une sélection de douze pays européens. Selon un rapport de ce projet, entre 2,56 et 3,18 millions de migrants en situation irrégulière vivaient dans ces pays, dans la période entre 2016 et 2023 (liens archivés ici et ici ).

 
 

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Capture d'écran d'une présentation du projet MIrreM montrant les données collectées par les chercheurs.

Le décompte a été effectué sur douze pays européens, dont les données représentent plus de trois quarts de la proportion considérée par Eurostat. Certains pays comme l'Allemagne, la Grèce, l'Espagne ou la France concentrent en effet la majeure partie des cas de personnes " repérées " en situation irrégulière, dans les données d'Eurostat.

L'institut américain Pew Research Center a de son côté établi une autre  estimation du nombre de migrants en situation irrégulière, entre 2014 et 2017 dans 32 pays européens, en se basant sur des données d'Eurostat, et en appliquant cette méthodologie (liens archivés  ici , ici et  ici ).

En 2017, ce nombre est estimé entre 3,8 et 4,5 millions, en incluant les demandeurs d'asile en attente . Les données pour les autres années sont visibles dans le tableau ci-dessous.

 
 

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Ce tableau montre les estimations mises à jour de la population de migrants en situation irrégulière en Europe et au Royaume-Uni, entre 2014 et 2017. Capture d'écran prise le 10 septembre 2026 sur le site de l'institut américain Pew Research Center. Encadré vert ajouté par l'AFP.

La " remigration "

L'Institute for Remigration a été fondé par le nationaliste radical autrichien Martin Sellner (lien archivé ici ). Cet homme de 37 ans, formé en philosophie, défend depuis plusieurs années le projet de " remigration ".

Sur son site, l'IFR reprend la thèse du " grand remplacement ", théorie d'extrême droite selon laquelle une immigration de masse voulue par les élites remplacerait la population blanche et chrétienne d'Europe. " La migration de remplacement et l'effondrement des taux de natalité entraînent le remplacement des populations autochtones d'Europe ", affirme notamment l'institut, qui estime que ce processus menace " notre démocratie, notre paix sociale, notre sécurité et notre économie ".

Interrogés par l'AFP le 4 septembre 2026, Martin Sellner et l'IFR n'avaient pas répondu à nos sollicitations au moment de la publication de cet article.

" Nous avons emprunté le terme de remigration à la France ", déclarait-il dans une interview à Radio Courtoisie diffusée en avril 2026. Ce terme a en effet été popularisé au début des années 2010 par le groupuscule d'ultradroite Bloc identitaire, qui organisait en novembre 2014 des "Assises de la remigration", visant à " préserver 40.000 ans d'identité européenne " (lien archivé ici ).

 
 

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Martin Sellner, ancien porte-parole du mouvement identitaire d'extrême droite, s'adresse aux journalistes le 16 février 2024 devant le palais de la Hofburg à Vienne, en Autriche, à son arrivée au soi-disant Akademikerball (bal des académiciens) organisé par le Parti autrichien de la liberté (FPÖ), formation d'extrême droite.

ALEX HALADA / AFP

Eric Zemmour, le président du parti Reconquête qui fut candidat à la présidentielle en 2022 (7,07 % des voix), est un du concept de " remigration " en France, tout comme la cheffe de file du parti d'extrême droite allemand AfD, Alice Weidel (lien archivé ).

Aux Etats-Unis, le multimilliardaire Elon Musk et Donald Trump emploient également ce terme (lien archivé  ici ). Le président américain, qui mène une politique d'expulsions massives , accompagnée  de sévères restrictions à l'immigration, s'était félicité pendant une allocution de fin d'année en 2025 d'avoir enclenché un processus de " migration inversée " ou de " remigration " (liens archivés ici et ici ).

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