[Japon, Hiroshima. 12 décembre 2025]
Note de tête : explorer les îles à vélo
Depuis Hiroshima, on atteint Kawajiri en environ une heure en train. C’est là que débute l’aventure : la route cyclable de Tobishima Kaidō mène jusqu’à Imabari. Cinq îles reliées entre elles et au continent par des ponts dessinent un itinéraire inattendu : une ligne bleue au sol pour guider les cyclistes, presque aucune voiture, le contraste éclatant des agrumes orange face à la mer turquoise, l’odeur du vent salé. Bienvenue dans un autre monde.
Takao Saitō, guide expérimenté, partage son savoir avec une passion tranquille. Il raconte comment le développement des transports a métamorphosé les petits ports du parcours. On avance à un rythme doux, absorbant tout : autant le bruit des vagues que le cliquetis du pédalier.
Après avoir parcouru des dizaines de kilomètres, Mitarai apparaît suspendue hors du temps. La Shintoyo Guesthouse y accueille les voyageurs fatigués avec un mélange singulier de charme et de retenue. Akira Inoue, son propriétaire, a passé quinze ans à restaurer des bâtiments centenaires, sans jamais en trahir l’âme. « C’est époustouflant, mais ce n’est ni ostentatoire ni cher. Je ne peux comparer ça à rien d’autre dans l’histoire, » confie-t-il. « C’est vraiment inestimable. » Cette philosophie de restauration respectueuse du passé a d’ailleurs attiré le cinéma : la maison d’hôtes a servi de décor au film primé Drive My Car.
Le soir venu, on peut se détendre au sauna Shinchibana, vestige de l’ère Meiji récemment rénové. La chaleur boisée et résineuse de ce lieu historique offre une expérience unique, une suspension du temps, une immersion dans un passé intact.
Note de cœur : sel marin et saveurs iodées
On met ensuite le cap sur l’île voisine d’Osakikamijima, réputée pour ses huîtres et ses crevettes, qui ont forgé la renommée culinaire de la région.
Suzuki Takashi nous accueille chaleureusement à la ferme Suzuki. Inspiré par les pratiques observées en Australie et en France, il raconte avec patience les secrets de son métier : pourquoi certaines huîtres forment une coquille plus épaisse, comment la circulation de l’eau stimule la croissance, ou encore comment les paniers sont remontés pour trier les tailles. Chaque geste témoigne d’une connaissance intime de son environnement.
Particularité étonnante : Suzuki élève à la fois les huîtres françaises CLAIRE, appréciées pour leur finesse, et les crevettes tigrées rayées, le tout dans un milieu unique où se mêlent les eaux de montagne et les eaux marines. Se crée ainsi une conversation entre continents, insufflant de l’innovation et de la fraîcheur à ce coin du Japon.
À la dégustation, les produits frais révèlent une note charnue et iodée : crevettes d'une tendreté incomparable, huîtres crues et sel maison. La passion de Suzuki-san est communicative. « Je pense que les Français peuvent sentir ce parfum japonais particulier dès l'arrivée », dit-il. « Quand j’ouvre un container d’huîtres françaises, ça sent la France. Ça me rend un peu heureux. » Une remarque poétique qui révèle une vérité simple : chaque lieu a son empreinte sensorielle, et ce sont les influences croisées, respectueuses, qui la maintiennent vivante.
Note de fond : la transmission des savoirs
Le retour sur le continent invite au recul. On rejoint Akitsu en longeant de petites routes côtières.
La brasserie historique Tsuka Shuzō, fondée en 1848, est désormais dirigée par Soichiro Tsuka. Dès l’entrée dans le bâtiment ancien, un parfum caractéristique enveloppe les visiteurs : riz fermenté, kōji et bois vieilli. Soichiro raconte les étapes du brassage du saké, un savoir distillé au fil des siècles. Du polissage du riz à la fermentation lente, chaque étape constitue un héritage artisanal.
L’alcool possède une douceur évolutive, comme un parfum qui change au contact de la peau.
Le voyage s’achève à Takehara, où l’on s’initie au travail du bambou. Dans un atelier simple, on apprend à manipuler les fibres, à utiliser les outils et à sentir la résistance du matériau. On s’immerge alors dans le rythme méditatif du travail manuel, réalisant que même les gestes apparemment insignifiants recèlent des siècles de savoir. Ce que l’on apprend est destiné à être oublié, mais quelque chose reste ancré en nous.
Le parfum complet
La remarque de Suzuki-san sur « l’odeur du Japon » reste en tête, car elle résume parfaitement l’expérience que l’on peut vivre à Kure.
Un voyage à Tokyo ou à Kyoto, avec ses néons, ses temples et ses machines à pachinko, marque les esprits. Mais ces villes ne reflètent pas entièrement le Japon. Kure, quant à elle, offre une expérience unique. Son paysage, son histoire, la patience de ses producteurs, son hospitalité discrète, la transmission de son savoir-faire et la saveur complexe de son saké la distinguent. On y perçoit une philosophie : ichigo ichie, l’art d’apprécier le moment présent et les rencontres.
Kure ne cherche pas à éblouir. Elle montre un Japon plus juste, plus authentique. Un Japon réel, que l’on redécouvre à chaque souvenir, et vers lequel on revient sans cesse.
Par Isabelle Vansteenkiste, journaliste.