Le Média Gaëlle Borgia (France 24, TV5) : « Le problème, c’est que certains communicants ne savent pas comment un correspondant télé travaille. »
Interview

Gaëlle Borgia (France 24, TV5) : « Le problème, c’est que certains communicants ne savent pas comment un correspondant télé travaille. »

Bonnes pratiques RP

Dans notre série les « Clés des RP », MediaConnect donne la parole aux journalistes pour mieux comprendre leur façon de travailler et leurs rapports avec les services de presse. Dans ce nouvel épisode, Gaëlle Borgia, journaliste télé et correspondante indépendante basée à Madagascar pour les médias francophones et anglophones, nous partage son expérience.
 

Gaëlle Borgia (France 24, TV5) : « Le problème, c’est que certains communicants ne savent pas comment un correspondant télé travaille. »
Gaëlle Borgia (France 24, TV5) : « Le problème, c’est que certains communicants ne savent pas comment un correspondant télé travaille. »
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Pouvez-vous commencer par vous présenter ? 

Je m'appelle Gaëlle Borgia, je suis journaliste depuis une quinzaine d'années. J’ai commencé au sein de la rédaction de France 24 de 2008 à 2011. Aujourd’hui, je suis correspondante télé indépendante basée à Madagascar. Je couvre l’actualité de la Grande Ile pour les médias francophones dont TV5 Monde, France 24 et l’Agence France-Presse, ainsi que pour la presse anglophone, comme la BBC et le New York Times.

Quelles sont les spécificités du journalisme à Madagascar ?

À Madagascar, l’environnement politique est particulier. Il y a souvent des dérives autocratiques. Les journalistes sont donc parfois exposés à des représailles et nos sources peuvent être menacées, réduites au silence ou simplement ne pas vouloir s’exprimer par peur. Je collabore donc parfois avec des sources anonymes, dont je ne divulgue ni le nom ni le visage, afin d'éviter de leur faire courir des risques. Par exemple, j’ai récemment tourné un reportage sur les conditions d’arrestation des manifestants du mouvement Gen Z. Pour obtenir ces renseignements, j’ai échangé avec des sources qui m’ont communiqué des informations, qui, si on les diffuse peuvent potentiellement engendrer des représailles. Dans ce cas, typiquement, la source est restée anonyme.

S'ajoutent à cela des contraintes logistiques. À Madagascar, les routes sont mauvaises et les déplacements coûteux. Il m'est déjà arrivé de renoncer à des sujets faute de moyens pour me déplacer.


Quelles sont vos principales sources d’information pour préparer vos reportages ? 

En tant que correspondante, je suis les « yeux » du pays pour des rédactions qui ne peuvent pas être partout. Je dois donc constamment m'informer et les alerter de l'actualité. Pour cela, je m’appuie sur un réseau d’informateurs constitué au fil des années, je lis la presse et scrute les réseaux sociaux. J'échange également avec des sources officielles, comme les agences des Nations Unies, les organes de la société civile ou encore les ministères. Mais surtout je regarde autour de moi, au marché, dans la rue je prends le pouls du pays, au plus près des gens.
Je suis aussi dans différentes listes de diffusion des services de communication. Lorsque je couvre un sujet lié au ministère de la Justice, par exemple, je peux contacter leur service de presse.

Comment se passe concrètement votre relation avec les attachés de presse ?

La relation fonctionne dans les deux sens. Ils me contactent pour des conférences de presse ou des voyages de presse. Quand c'est moi qui ai besoin d'une interview, je peux passer par les services de communication, mais c'est un peu le degré zéro du journalisme. Je préfère contacter directement les directeurs généraux, les chefs de cabinet ou les ministres.

Que pensez-vous des contenus envoyés par les attachés de presse ?

Je reçois de nombreuses invitations à des conférences, mais la plupart finissent en mails non lus. J’ai assisté à beaucoup d’événements presse sans diffusion derrière parce qu'il n'y avait aucun message concret. Pour moi, c'est de la communication, pas du journalisme. En termes d’images, filmer un bureau ou une salle de réunion n'offre rien de visuellement intéressant. C'est sans valeur pour des médias comme France 24 ou TV5 Monde.
Quant aux communiqués de presse, ils peuvent me servir de base, mais ne suffisent pas pour construire un sujet.
Le problème, c’est que certains communicants ne savent pas comment un correspondant télé travaille. Les attachés de presse me proposent des sujets qui ne se prêtent pas à l'image ou qui ne s'inscrivent pas dans le rythme de l'actualité en continu. Sans séquence télévisée, je ne peux pas produire un reportage. Je passe énormément de temps à leur expliquer mon métier et le fonctionnement d’un journal télévisé. C'est dommage et frustrant.

Quels conseils donneriez-vous aux attachés de presse pour mieux travailler avec les correspondants télé ?

Mon premier conseil : prendre le temps de connaître notre métier. Concrètement, cela peut passer par quelque chose d'aussi simple que de suivre un journaliste pendant une journée entière, de la proposition du sujet jusqu'à la diffusion. Les communicants comprendraient ainsi comment se fabrique un JT : à quelle fréquence l'actualité du pays est traitée, les formats des journaux, la ligne éditoriale. Sur France 24, par exemple, un journal dédié à l'Afrique est diffusé sept jours sur sept, en deux éditions le soir à 21h45 et 22h45, et dure quinze minutes. C'est le genre d'informations qu'un attaché de presse doit connaître.

Ils doivent aussi avoir conscience que les rédactions disposent de budgets de plus en plus réduits. Proposer une prise en charge du voyage peut être une solution, mais cela soulève immédiatement des questions d'éthique journalistique.
Ensuite, il faut savoir adapter sa proposition au format du média. Pour la télévision, j'ai besoin d'images et de séquences visuelles fortes. En ce moment, je tourne un reportage sur une association de femmes qui fait la promotion des filières scientifiques auprès des lycéennes. La première question que je pose à mes interlocuteurs est toujours la même : qu'est-ce qu'on va montrer à l'image ? Quelle séquence, en action, pouvez-vous proposer ? L'association m'a expliqué qu'elle intervient dans les lycées, échange avec les élèves, partage des témoignages de parcours et propose des stages. Là, je peux proposer un sujet de reportage concret aux médias avec une séquence sensibilisation auprès de jeunes dans un lycée.

Il y a aussi un vrai travail d'anticipation à fournir. Les médias pour lesquels je travaille s'articulent beaucoup autour des journées mondiales et des grandes échéances du calendrier international. Me contacter un mois à l'avance avec un angle lié à une journée internationale et à une actualité locale peut déboucher sur un reportage.

Enfin, le conseil fondamental : ne jamais chercher à contrôler le reportage. Je peux accepter qu'on m'oriente, qu'on me suggère des contacts, qu'on me facilite l'accès au terrain, mais dès qu'on tente de m'imposer un angle, c'est exactement l'effet inverse qui se produit. Mon indépendance est non négociable.


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