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Les étudiants en journalisme sont-ils de plus en plus militants ?

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Les écoles de journalisme, centres de formation des métiers de l’information, sont-elles devenues des foyers de militantisme politique ? Cette question anime les débats, alimentée par des controverses sur l’indépendance des rédactions, face aux intérêts financiers et idéologiques. Entre la vocation d’informer et la tentation de l’opinion, le paysage médiatique semble se redessiner et tester les limites de l’éthique journalistique.  

Les étudiants en journalisme sont-ils de plus en plus militants ?
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« L’ESJ Lille fabrique à la pelle des journalistes de la culture woke » affirmait Pascal Praud, sur le plateau de CNews, en 2021. L’éditorialiste, diplômé de l’ESJ Paris, avançait alors une théorie : les étudiants en journalisme seraient des militants, voués à infiltrer les médias pour y diffuer leur idéologie. Régulièrement, les écoles de journalisme sont ainsi accusées d’être des « fabriques du conformisme bourgeois ». Comme l’a récemment fait le média BLAST dans son émission «Rhinocéros», où ses chroniqueurs Usul et Lumi ont abordé le rachat de l’ESJ Paris par des actionnaires tels que Bernard Arnault, Vincent Bolloré, et Rodolphe Saadé. « Tous ceux-là possèdent déjà des médias, des maisons d'édition, des points de vente de presse et c'est maintenant eux qui vont avoir la main sur la formation d'une nouvelle génération de journalistes », a déploré Lumi.

 

 

À l’annonce de ce rachat, des journalistes se sont également inquiétés sur les réseaux sociaux. Leur crainte : la propagation d’idéologies dans des salles de classe, qui se transformeraient en antichambres des médias possédés par les actionnaires de l’écoleAvec des conséquences sur l’objectivité et la qualité de l’information.  

 

Culture protestataire 

Pour Léo Lefrançois, diplômé d’un master journalisme au CELSA en 2021, cela ne fait aucun doute : « Les étudiants en journalisme sont plus engagés que la moyenne et manifestent un intérêt pour la politique », constate celui qui depuis a travaillé pour Le Parisien et France Télévisions. « Très souvent, ils viennent de classes préparatoires ou d’études de science politique, où ce type d’engagement est valorisé », explique l’ancien étudiant, lui-même adhérent à l’AJL, association des journalistes LGBTQIA+. « Ceux qui viennent des filières de sciences humaines et sociales, sont traditionnellement plus politisés », abonde Anne Muxel, directrice déléguée du CEVIPOF et directrice de recherches émérite au CNRS.  

 

« En 2002, l'essentiel des étudiants de gauche de Sciences Po avaient voté pour Lionel Jospin. Aujourd'hui, c’est plutôt pour la France Insoumise et Jean-Luc Mélenchon. Ces postures plus radicales ne s'expriment pas seulement dans le champ électoral, mais aussi par des engagements associatifs et des actions politiques, hors du cadre strictement conventionnel », poursuit l’autrice de Politiquement jeune, (Éd. de l’Aube). En 20 ans, la jeunesse serait donc devenue plus poreuse aux extrêmes.  

 

Entre 2022 et 2023, Emmanuel Hoarau est passé sur les bancs de l’Académie ESJ Lille, formation préparatoire aux concours des écoles de journalisme reconnues par la profession et fruit d’un partenariat entre l’Université de Lille et la prestigieuse École supérieure de journalisme de Lille. Le 14 novembre dernier, le jeune homme a fait parler de lui. Non pas tant pour un reportage qu’il aurait signé, mais surtout pour avoir brandi un drapeau palestinien, dans les travées du Stade de France, lors du match de football France-Israël. « C’est un engagement qui venait du cœur. Assister au match sans montrer ma pensée pour ceux qui sont bombardés tous les jours à Gaza et au Liban allait contre mon éthique personnelle de citoyen, et non celle du journaliste », raconte celui qui est aujourd’hui pigiste pour le magazine So Foot. 

 

« Il y a effectivement une culture protestataire qui gagne en légitimité et donc qui, forcément, s'exprime par une certaine radicalité de positionnement, voire de certaines actions, mais sans pour autant déboucher nécessairement vers la violence », relève la sociologue Anne Muxel.  

 


Emmanuel Hoarau le 14 novembre 2024 au stade de France
 

La droite réactionnaire contre-attaque 

Parmi les étudiants en journalisme, certains font le choix d’intégrer des médias d’opinion lors de leurs alternances, au risque de franchir la ligne entre information et militantisme. A l’image de Pauline Darrieus, 24 ans, ex-candidate aux législatives pour le parti Reconquête en 2022 à Londres et actuellement alternante chez Valeurs Actuelles. Elle s’en est justifiée en mars dernier, auprès de Libération : « La campagne c’était bien avant que je commence dans le journalisme, il n’y a plus aucun échange entre le parti et moi. » Etudiante à l’ISFJ (Institut Supérieur de Formation au journalisme, non reconnu par la profession), sa proximité avec le parti d'Éric Zemmour interroge sur le respect de la déontologie. D’autant plus que Pauline Darrieus s’était présentée aux élections sous son deuxième prénom, Margaux. « Je ne l’ai jamais caché. Je l’ai dit au cours de mes entretiens d’embauche. Ça a été pris comme tel », a notamment assuré la journaliste web auprès du quotidien. 

 

« Dans les écoles de journalismes, les jeunes sont endoctrinés par l’idéologie Mediapart », se plaignait le même Eric Zemmour sur le plateau de BFM TV face à Jean-Jacques Bourdin en 2021. Certaines écoles ont alors fait le pari de contrer cette supposée tendance dans les écoles de journalisme. À l’image de l’Institut libre du journalisme (ILDJ), proche des réseaux des milliardaires conservateurs Vincent Bolloré et Pierre-Edouard Stérin, qui propose « une formation aux techniques journalistiques qui a pour ambition d'œuvrer au pluralisme dans les médias ». En 2021, dans un entretien accordé à l’association Liberté Politique, son directeur Edouard du Peloux se réjouissait, « de voir de plus en plus de chroniqueurs de droite sur les chaines d’info, avant d’ajouter que « le combat sera gagné le jour où le présentateur du JT qui posera la question à ce chroniqueur (de droite) aura ces idées-là (lui aussi) », rappelait Le Monde en septembre dernier. L’établissement, non reconnu par la profession, assume pleinement d’alimenter les médias d’opinion de la droite réactionnaire. 
 


 

Traitement journalistique, engagement et militantisme 

En France, la reconnaissance professionnelle des cursus journalistiques est établie par Commission Paritaire Nationale de l’Emploi des Journalistes (CPNEJ), à l'issue d'une étude approfondie des programmes de chaque établissement ayant formé au moins deux promotions d'étudiants en journalisme. Pour intégrer le cercle des 14 écoles reconnues, les formations dispensées doivent impérativement respecter les principes d'éthique et les règles professionnelles exigés par la Convention Collective Nationale de Travail des Journalistes (CCNTJ). 

 

« Être un réseau d'écoles reconnues fait que nous avons un lien fort et ancien à la profession, et sommes très vigilants à former à la pratique du métier dans un cadre conscient et respectueux de l'importance de l'éthique et de la déontologie », explique Pascal Guénée, président de la Conférence des écoles de journalisme, association des représentants des établissements reconnus par la profession. Dans sa réponse formulée par mail à MediaConnect, il se fait le porte-voix de ses confrères : « La profession écrit ceci : (…) Allant au-delà de la simple relation des faits, le journaliste doit être capable de mettre en perspective et d’expliquer les événements dont il rend compte en évitant les emballements médiatiques et les manipulations. (…) » Pour Pascal Guénée, il convient donc de « faire la distinction entre traitement journalistique, engagement, et militantisme », ajoute celui qui est également directeur de l’Institut Pratique du Journalisme (IPJ Dauphine) depuis 2001. 

 

Rester loin des caricatures 

« Un journaliste doit faire la distinction entre opinion et information, avec honnêteté intellectuelle et responsabilité, estime l’ancien du CELSA, Léo Lefrançois, pour qui « la vérité doit guider notre métier, là où la tordre pour l'accommoder à ses certitudes risque d’alimenter la défiance du public.» Depuis quelques années, le public se détourne de la presse, à tel point que la majorité des Français (54 %) déclare se méfier des médias, selon le baromètre des médias 2023 La Croix/ Kantar. 

 

Le journalisme d’opinion « amène à une bipolarisation de la société, quand il est fait dans les grands médias mainstream », considère l’ex-étudiant Emmanuel Hoarau. Et de poursuivre : « En revanche, concernant les petits médias assumant une certaine orientation, et qui ne vivent que des lecteurs partageant leur point de vue, cela ne me dérange pas. Cela permet même parfois de faire la lumière sur des faits que des médias plus généralistes n’aborderaient peut-être pas. » 

 

« Sans nier le phénomène, le "militantisme" supposé d'étudiants et d'étudiantes en journalisme, n'est pas aussi caricatural que l'on le représente parfois dans les médias », tempère Pascal Guénée, président de la Conférence des écoles de journalisme. « Je ne crois pas avoir vu d’étudiant en journalisme se politiser en arrivant à l’école, constate Léo Lefrançois. Le terreau militant était déjà là. » 

 

 

Alix Fortin 

       

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