Le Média Camille Pettineo (INA) : « L’IA va nous amener à plus de transparence sur nos pratiques de journalistes. »
Interview

Camille Pettineo (INA) : « L’IA va nous amener à plus de transparence sur nos pratiques de journalistes. »

Media Technologies

L’IA a déjà transformé notre manière de consommer l’information (Baromètre La Croix Verian 2026), mais impacte également la manière dont elle est produite. Comment faire de cette technologie une véritable opportunité pour les rédactions ? Camille Pettineo, rédactrice en chef adjointe en charge de l’éditorialisation des données à l’INA, revient sur la manière dont les data et l’IA peuvent être mises au service des journalistes.  

Camille Pettineo (INA) : « L’IA va nous amener à plus de transparence sur nos pratiques de journalistes. »
Camille Pettineo - crédit : Benoit Billard
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Pouvez-vous commencer par présenter votre métier de datajournaliste à l’INA ?  

Mon métier consiste à piloter le développement éditorial de data.ina.fr, tout en développant des formats pour les différents pôles de la rédaction de l'INA. Concrètement, cela va de l’écriture d’enquêtes pour LRevue des médias au développement de formats éditoriaux (vidéo, carrousels) pour les réseaux sociaux, en passant par la collaboration avec l'équipe de L'INAttenduune émission en partenariat avec France Info. Je m’occupe également de toute la déclinaison éditoriale de data.ina.fr, dont le baromètre de l’actualité. Finalement, la majorité de mon travail, c’est exploiter des données pour créer des formats éditoriaux et permettre d’objectiver la médiatisation d’événements.    

 

Quels sont les enjeux autour de l’utilisation de l’IA dans le journalisme ? Est-ce plutôt un danger ou une opportunité selon vous ?  

Selon moi, l’IA constitue avant tout une opportunité pour le journalisme en permettant par exemple d’enquêter sur des territoires informationnels jusqu’ici inexplorés à cause du volume de données à traiter. Mais aussi parce que ces outils produisent des prédictions et des probabilités. Même les meilleurs outils du marché ne sont pour l’heure pas 100% fiables et produisent des biais et hallucinations. A mesure qu’ils sont utilisés, l’esprit critique de nos publics se renforce autour des résultats que ces outils produisent. Mécaniquement, cela contribue à revaloriser le travail journalistique : contextualiser et vérifier les faits, croiser les sources...  L’arrivée de l’IA nous conduit aussi à plus de transparence sur nos pratiques journalistiques. Expliquer comment on arrive au résultat final, avec ou sans aide de l’IA, permet de montrer la plus-value de l’humain par rapport à l’IA. 

Évidemment, il existe des risques, notamment lorsque ces technologies sont entrainées avec des biais, sont mal utiliséesou lorsqu’on leur prête des pensées magiques. L'IAc'est de l'algorithmie. Et chaque algorithme d'intelligence artificielle a été entrainé pour effectuer une tâche. Si l’outil est utilisé pour exécuter une autre tâche, les résultats générés deviennent rapidement imparfaits et le fait d’exploiter ces résultats devient discutable voire problématique. 
 

Vous avez participé à la cartographie d’utilisation de l’IA dans les rédactions. Concrètement, quels sont les principaux usages ?  
 

Dans cette cartographie, nous abordons l’IA au sens large, qu’il s’agisse des LLM (Large Language Models), de l’IA générative ou du machine learning. Les usages sont multiples et accompagnent toutes les étapes de production et de diffusion de l’information.  
Pour collecter et préparer de l'information, il est possible d’utiliser des agents conversationnels afin d’explorer un sujet. Cette pratique peut s’avérer pertinente lorsque les journalistes disposent déjà d’un socle de connaissances suffisant pour identifier d’éventuelles fausses pistes. Les outils d’IA peuvent être utiles à la transcription ou pour indexer automatiquement des informations dans une base de données par exemple. 

Dans la phase de production et d’édition de l’information, ces technologies permettent notamment de générer et retoucher des images, ainsi que de produire des vidéos. Elles peuvent également intervenir dans les processus de vérification de l’information, par exemple pour géolocaliser des contenus, ou détecter des éléments générés par l’IA. 

Enfin, elle peut aider au moment de la rédaction, en optimisant le SEO de l’article, ou en adaptant le ton et l’angle au public ciblé. Elle peut aussi être mise au service de l’accessibilité des contenus, notamment en rendant audio des textes pour les personnes malvoyantes.   

Certains outils peuvent véritablement être une aide à la création de l'information, comme data.ina.fr., le site où l’INA met l’IA au service de l’exploration des médias.  
 

Justement, pouvez-vous présenter ce projet data.ina.fr ? Quel est l’objectif derrière le lancement de cet outil ?  


Data.ina.fr est destiné au grand public. Par « grand public », on entend surtout les personnes intéressées par les médias et par la manière dont ces derniers retranscrivent la matière « actualité ». En d’autres termes, des journalistes, des chercheurs, des amateurs de programmes d'information, des enseignants qui veulent faire de l'éducation aux médias pour leurs classes, etc. 

Ce projet s’appuie sur deux grands piliers. Le premier, l’objectivation de l’information, un enjeu de plus en plus important dans le monde dans lequel on vit. Il y a une vraie demande du public d’explication des coulisses de la fabrication de l'information et de sa diffusion, avec notamment beaucoup de questions sur le pluralismeLe second, c’est un objectif d’acculturation du grand public aux IA. Et donc pour faire cela, on a mis en place des messages d'alerte sur le site pour prévenir de la détection d’anomalies sur les résultats générés par les IAL’idée : adopter une démarche pédagogique donnant des clés de lecture des résultats générés par IA et expliquer leurs biais et hallucinations.   

Sur data.ina.fr, près de 2 millions d’heures d’archives audiovisuelles sont analysées, allant du 1er janvier 2015 au 30 novembre 2025. À titre de comparaison, un centenaire vit 876 000 heures. Ainsi, les techniques du datajournalisme et de la datavisualisation, associés à des outils d’IA, permettent à tout un chacun d’explorer cette masse de données. Le site propose de répondre à 16 questions à travers 28 graphiques et cartes, tous personnalisables. Par exemple, vous pouvez demander quelles sont les personnalités les plus mentionnées dans les médias sur une période donnée, et obtenir votre réponse avec un top 20, ou un top 10. Mais vous pouvez aussi chercher le nom d’une personne en particulier. Nous pouvons donc montrer à travers de grandes tendances statistiques, la présence médiatique des lieux, des mots, mais aussi la parité dans la prise de parole. 

Avec data.ina.fr, nous avons adopté une démarche de rigueur et de responsabilité, en testant puis en choisissant les outils IA qui répondaient le mieux à nos questions éditoriales et à notre exigence journalistique.     
 

Dans quelle mesure cet outil peut-il être utile à des communicants et/ou à des journalistes ?  


Pour des communicants ou des planneurs stratégiques chargés de missions de veille, data.ina.fr constitue un outil particulièrement utile pour identifier des tendances de fond. 

Par ailleurs, les confrères et consœurs journalistes peuvent récupérer les chiffres de notre outil pour créer une infographie, animer des débats en plateau, ou même nourrir un angle éditorial. Pour vous donner un exemple local, le média Médiacités s’est servi de data.ina.fr pour vérifier la présence médiatique de la présidente de Nantes Métropole Johanna Rolland et la comparer entre les chaînes. Ils ont ensuite pu mener l’enquête.  

En datajournalisme, les chiffres ont vocation à être un point de départ vers de multiples histoires et de multiples formats.  

Pour les professionnels des médias, notamment les journalistes, nous avons également créé le baromètre de l’actualité, publié mensuellement depuis septembre 2025. L’idée est vraiment de leur donner des idées de sujets et de leur partager nos observations. Par exemple, dans l’édition d’octobre, nous avons comparé la médiatisation des procès de Marine Le Pen et de Nicolas Sarkozy, chaîne par chaîne, dans les 4 jours suivant le jugement. Nous nous sommes rendu compte que certaines chaînes avaient plus mentionné l’ancien président de la République que la députée RN. Ce constat donne un point de départ à nos confrères.  
 

Est-ce que ces outils sont indispensables dans le contexte actuel ?  


Dans un contexte marqué par une défiance croissante du public à l’égard de l’informationla demande de transparence sur la façon dont est produite l’information est de plus en plus forte. Il faut développer un rapport beaucoup plus horizontal entre journalistes et citoyens. 

Donc ces outils sont importants. Nous avons une responsabilité en tant que professionnels des médias d’interroger nos pratiques et la façon dont nous travaillonsJe pense que cette remise en question nous permettra de renforcer la crédibilité du journalisme. Nous devons écouter les publics, leurs besoins ainsi que leurs attentes et tenter d’y répondre de la façon la plus rigoureuse et transparente possible.  

Finalement, notre ambition avec data.ina.fr et ses déclinaisons éditoriales, c’est d’aider le plus grand nombre à mesurer et objectiver le traitement de l’information par les médias audiovisuels.  

 

Dans cet article :  

  • Quels sont les principaux usages de l’IA dans les rédactions ? 
  • L’IA peut-elle améliorer la transparence journalistique ? 
  • Quels sont les risques liés à l’IA dans l’information ? 
  • À qui est destiné dataina.fr ?  
 

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